Journal of Applied Biosciences 217: 24019 – 24030
ISSN 1997-5902
Distribution et diversité floristique des peuplements de Baillonella toxisperma Pierre (Sapotaceae) et des espèces associées dans le massif forestier de Lokoundjé (Sud-Cameroun)
Ladoh-Yemeda Christelle Flora*1,2, Choula Tegantchouang Fridolin3, Voutsia Emmanuel1,2, Azo’o Jeanne Rose Nicaise1, Noutcheu Ronald4, Priso Richard Jules1
1Département de Biologie des Organismes Végétaux, Faculté des Sciences, Université de Douala, Cameroun
2Département des Sciences Pharmaceutiques, Faculté de Médecine et des Sciences Pharmaceutiques, Université de Douala, Cameroun
3Département de Biologie, Ecole Normale Supérieure, Université de Bamenda, Cameroun
4Département de Botanique, Université Fédéral de Pernambuco, Brésil
*Auteur correspondant : christieflora@yahoo.fr
Submitted 23/12/2025, Published online on 28/02/2026 in the https://www.m.elewa.org/journals/journal-of-applied-biosciences-about-jab/ https://doi.org/10.35759/JABs.217.1
RESUME
Objectif: Baillonella toxisperma (Sapotaceae) encore appelée « Moabi » est un arbre hautement symbolique de la forêt dense humide d’Afrique centrale. Cette espèce est menacée en raison de pratiques d’exploitation incompatibles avec sa survie. L’objectif de cette étude est d’évaluer le peuplement de B. toxisperma dans le massif forestier de Lokoundje.
Méthodologie et résultats: La cartographie participative géoréférencée a permis d’identifier les zones de collecte de B. toxisperma par les populations. Les paramètres dendrométriques de B. toxisperma et des espèces accompagnatrices ont été déterminés par la méthode des quadrats sur 1,6 ha soient 16 placettes de 50m×20m. La prospection des zones de collecte a permis de localiser B. toxisperma dans les zones agricoles (champs et jachères), la forêt et les jardins de case. L’inventaire floristique a recensé 37 pieds de B. toxisperma majoritairement localisés en forêt (21). Vingt-et-une espèces accompagnatrices appartenant à 16 familles ont été identifiées, les Myristicaceae ont été les plus représentées.
Conclusions et applications pratiques des résultats: cette étude met en évidence les connaissances locales, ainsi que l’importance écologique et la vulnérabilité de B. toxisperma au sein du massif forestier de Lokoundjé. La cartographie participative combinée à des inventaires floristiques a clarifié la structure de la population, la distribution spatiale et les associations d’espèces. Le faible nombre d’individus enregistrés souligne la nécessité de mesures de conservation et de gestion durable. Les essais de germination en pépinière, le suivi des semis naturels dans les peuplements forestiers, l’analyse des paramètres physico-chimiques du sol (pH, texture, matière organique), et les plantations expérimentales comparatives aideraient à identifier les conditions optimales pour la régénération, la croissance et la survie de l’espèce.
Mots clés : Baillonella toxisperma, Distribution spatiale, Diversité floristique, Espèces accompagnatrices.
ABSTRACT
Objective: Baillonella toxisperma (Sapotaceae), commonly known as “Moabi,” is a highly symbolic tree of the Central African humid dense forest. The species is currently threatened due to harvesting practices that are incompatible with its long-term survival. This study aims to assess the population structure of B. toxisperma within the Lokoundjé forest massif.
Methodology and results: Georeferenced participatory mapping was used to identify the harvesting zones of B. toxisperma utilized by local communities. Dendrometric parameters of B. toxisperma and associated species were determined using the quadrat method over 1.6 ha, corresponding to 16 plots of 50 m × 20 m. Field prospection in the harvesting zones revealed the presence of B. toxisperma in agricultural landscapes (fields and fallows), in the forest, and in home gardens. The floristic inventory recorded 37 individuals of B. toxisperma, mainly located in forest areas (21). Twenty-one associated species belonging to 16 families were identified, with Myristicaceae being the most represented.
Conclusions and practical applications of the résultats: This study highlights local knowledge, as well as the ecological importance and vulnerability of B. toxisperma within the Lokoundjé forest massif. Participatory mapping combined with floristic inventories clarified population structure, spatial distribution, and species associations. The low number of individuals recorded underscores the need for conservation and sustainable management measures. Nursery germination trials, monitoring of natural seedlings in forest stands, analysis of soil physico-chemical parameters (pH, texture, organic matter), and comparative experimental plantations would help identify optimal conditions for regeneration, growth, and survival of the species.
Keywords: Baillonella toxisperma, spatial distribution, floristic diversity, associated species.
INTRODUCTION
Les forêts tropicales constituent des écosystèmes riches en espèces végétales et animales et représentent l’un des plus grands réservoirs biologiques d’Afrique équatoriale et du monde (White & Edwards, 2000). Les forêts du Bassin du Congo forment le deuxième plus grand massif de forêts tropicales denses humides au monde, après l’Amazonie, et couvrent plus de 80 % de l’ensemble des forêts guinéo-congolaises (FAO, 2009a). Elles jouent un rôle primordial sur les plans écologique (habitats pour la biodiversité, régulation du cycle du carbone et de l’eau, protection des sols), économique (commerce du bois, produits forestiers non ligneux, emploi), social (alimentation, médecine, usages récréatifs et spirituels) et esthétique (Bonan, 2008). Au Cameroun, les forêts du Bassin du Congo couvrent environ 22,5 millions d’hectares, soit 48 % du territoire national (DeWasseige et al., 2012). Selon le WCMC (2000), le pays abrite près de 8 260 espèces de plantes vasculaires, dont environ 150 sont endémiques, faisant du Cameroun le deuxième pays d’Afrique centrale en termes de richesse floristique après la République démocratique du Congo (Awono & Manirakiza, 2007). Ces forêts fournissent une grande variété de ressources, regroupées en produits forestiers ligneux et non ligneux (PFNL) (Suleiman et al., 2017). Les PFNL offrent de nombreux biens et services aux populations locales, contribuant à leur bien-être et à la sécurité alimentaire (Ngansop et al., 2019). En Afrique centrale, 86 millions de personnes vivent à l’intérieur ou à proximité des forêts et dépendent des ressources naturelles pour une partie significative de leur alimentation (Eba’a et al., 2013). La commercialisation locale et l’exportation de ces produits constituent une source importante de revenus et représentent un instrument efficace de lutte contre la pauvreté (Ndoye et al., 1997 ; Debroux & Dethier, 1993 ; Van Dijk, 1999). Certains auteurs considèrent même les PFNL comme les « produits du futur », car le bois d’œuvre bénéficie peu aux communautés rurales (Tchatat et al., 2002). Au Cameroun, le bois d’œuvre représente la deuxième ressource d’exportation nationale (30 %), après le pétrole (60 %) (Awono et al., 2008). Parmi les espèces exploitées, Baillonella toxisperma se situe au 9ème rang des exportations, alors que dans les forêts du Sud-Cameroun, sa densité n’est que de 0,8 tige/ha pour un diamètre supérieur à 10 cm (Ngueguim et al., 2009). De nombreuses espèces ligneuses sont aujourd’hui menacées de disparition en raison de la surexploitation, de l’exploitation illégale, de la conversion des forêts en terres agricoles et de l’extraction minière (Traoré, 2008 ; GIEC, 2000 ; FAO, 2009b). Selon Debroux (1998), les méthodes actuelles d’exploitation de B. toxisperma sont incompatibles avec sa survie : le diamètre minimum d’exploitation (DME = 100 cm) est proche du diamètre moyen de fructification (70 cm), ce qui limite la régénération et déséquilibre la structure démographique des peuplements. Par ailleurs, la raréfaction de B. toxisperma menace la sécurité économique et sanitaire des populations rurales, pouvant provoquer un exode rural forcé (Ndiade, 2011). L’espèce a été inscrite sur la liste des espèces vulnérables de l’UICN, aux côtés de l’éléphant (Loxodonta africana), son principal agent de dissémination (White, 1998). La conservation de B. toxisperma devient donc urgente dans les zones où la pression sur les ressources forestières est intense et où l’espèce se raréfie. D’ou l’intérêt de cette étude dont l’objectif est d’évaluer l’état du peuplement de Baillonella toxisperma (Sapotaceae) dans le massif forestier de Lokoundjé situé au Sud, Cameroun. Il s’agira de déterminer les paramètres dendrométriques de B. toxisperma et des espèces accompagnatrices.
MATERIEL ET METHODES
Zone d’étude : La présente étude s’est déroulée dans l’arrondissement de la Lokoundje (Sud, Cameroun) 3° 15′ Latitude Nord ; 10° 03′ Longitude Est et à 43 m d’Altitude au-dessus de la mer (Figure 1). Selon le Programme National de Développement Participatif (PNDP) en 2011, la Commune de Lokoundje fait partie du département de l’Océan qui appartient à la zone du climat équatorial et du type guinéen classique à prédominance maritime. La Commune de Lokoundje est dominée par des forêts secondaires à cause des interventions intempestives de l’Homme. Cependant on rencontre des galeries de forêt primaires dans les zones d’accès difficile comme c’est le cas à Makouré et à Bidou (Letouzey, 1985). Le choix des villages dans l’Arrondissement de Lokoundje est dû à leur proximité de la route et leur situation en pleine forêt dense humide sempervirente littorale où se pratiquent de nombreuses activités de récolte et de ramassage de ces fruits.
Figure 1. Carte de localisation de la zone d’étude (Atlas Forestier, 2024)
Inventaire de Baillonella toxisperma et des espèces accompagnatrices : L’inventaire floristiques’est effectué par la méthode de relevé de surface encore appelée méthode des quadrats. Elle a consisté à délimiter une surface de 1000 m2 (50 m x 20 m) puis recenser les pieds de Baillonella toxisperma et les espèces accompagnatrices rencontrées dans les sites. Au total, 16 placettes de 1000 m2 (50 m x 20 m), soit 4 placettes en forêt, 5 placettes en champs, 6 placettes en jachère et 1 placette dans le jardin de case ont été disposées sur un total de 16000 m2 (1,6 ha). Dans chaque placette, la présence des espèces a été notée pour déterminer la richesse et la composition floristique. Le Diamètre à Hauteur de Poitrine (DHP) a été déterminé pour décrire la structure du peuplement par la mesure des circonférences des individus. Les coordonnées géographiques des individus de chaque placette ont été enregistrées à l’aide d’un GPS.
Photo 1: Tronc de Moabi
Indices de diversité floristique : – L’indice de Shannon et Weaver (H’) mesure la composition en espèces d’un peuplement en combinant l’abondance relative des espèces et la richesse spécifique (Legendre & Legendre, 1998):
Avec N : effectif des S espèces considérées, Ni : effectif des individus d’une espèce i et Pi (Ni/N) l’abondance relative de l’espèce i
– L’indice de diversité maximale est donné par la formule :
H’max = log2S avec S : nombre total d’espèces
– L’indice de diversité de Simpson mesure la composition en espèce d’un peuplement en tenant compte de la richesse spécifique et de leur abondance relative (Grall & Coïc, 2005):
2
Ni le nombre d’individus d’une espèce i et N le nombre total d’individus de toutes les espèces.
– L’indice d’équitabilité de Pielou (E) renseigne sur la dominance (ou l’abondance) d’une espèce dans une communauté (Pielou, 1966) :
Paramètres dendrométriques du peuplement de Baillonella toxisperma et des espèces accompagnatrices :
– Densité absolue (Da): c’est le nombre d’individus par unité de surface, elle traduit l’occupation du sol par les espèces (Rollet, 1979).
Où n : Nombre total d’arbres dans la placette ; S : Superficie de la placette
– Surface terrière: L’aire basale (A) des tiges, encore appelée surface terrière (G) ’est la superficie des sections de troncs d’arbres d’un hectare de végétation que l’on aurait coupé à 1,30 m au-dessus du sol. Elle s’exprime en m²/ha. Pour une formation végétale, elle correspond à la somme des sections transversales de toutes les espèces arborescentes présentes sur cet espace. Elle s’obtient par l’équation suivante (N’Da et al., 2008) :
G = N π D²/4
Avec D : DHP moyen et N : nombre de troncs
Le Diamètre à Hauteur de Poitrine (DPH) des arbres sont obtenus en convertissant les valeurs des circonférences suivant la formule : C = π D →D = C/π avec D : DHP ; C : circonférence et π : 3,14
– Distribution par classe de diamètre: La distribution par classe de diamètre permet de rendre compte de la structure démographique des individus ligneux (Goba et al., 2019).
– L’indice de Blackman permet de déterminer la répartition spatiale des pieds de B. toxisperma dans les différentes formations végétales (Blackman, 1942). Il permet d’apprécier la distribution des arbres d’une espèce donnée au sein d’un groupement végétal donné (Jayaram, 1999). L’indice de Blackman (IB) a pour formule :
Avec μ et δ2 respectivement moyenne et variance de la densité de l’espèce.
Son interprétation se fait par rapport à l’unité. Si IB < 1, la distribution est dite régulière (ou uniforme). Si IB = 1, la distribution est dite poissonnière (ou aléatoire) et Si IB > 1, la distribution est agrégée (ou en bouquets).
Inventaire du peuplement de Baillonella toxisperma : L’inventaire floristique a permis de recenser 37 individus de Baillonella toxisperma, dont 7 dans les champs, 21 en forêt secondaire, 8 dans les jachères et 1 dans le jardin de case. La distribution par classe de diamètre selon le type de milieu montre que les pieds de B. toxisperma sont majoritaires dans les petites classes de diamètre (5–10 cm et 10-20 cm) avec une dominance en forêt, suivie du champ. tandis que dans les champs et jachères, l’ensemble des classes de diamètre est représenté. Dans les jachères, la classe 40–80 cm est particulièrement bien fournie. Les individus de grande classe (≥60 cm) sont rares et observés dans les jachères, les champs et le jardin de case. Par contre, dans les jachères sont représentées les individus de petites classes, de classes intermédiaires et de grandes classes de diamètre (Figure 2). La forêt présente une densité plus élevée mais avec un diamètre moyen relativement faible et une surface terrière modérée. Les champs et les jachères montrent des densités comparables et faibles, avec des diamètres moyens plus élevés en jachère. Le jardins de case montre une faible densité mais avec un diamètre moyen et la surface terrière plus élevée. L’indice de dispersion (IB) est élevé en forêt et en jardin de case, traduisant une distribution hétérogène des individus. La surface terrière totale est dominée par les jachères et le jardin de case malgré leur faible densité (Tableau 1.
Figure 2. Répartition des individus en classes de diamètre de la population de Baillonella toxisperma dans la zone d’étude
Tableau 1 : Répartition spatiale des peuplements de Baillonella toxisperma
| Site | Densité (ind./ha) | Moyenne | Variance | Indice de Blackman | Diamètre moyenne (cm) | Surface terrière
(G) (m²/ha) |
| Champs | 14 | 3,5 | 17,87 | 5,1 | 28,43 | 1,4908 |
| Forêt | 52,5 | 13,125 | 225,75 | 17,2 | 14,71 | 1,1128 |
| Jachères | 13,33 | 3,33 | 20,79 | 6,24 | 53,02 | 3,4096 |
| Jardin de case | 10 | 2,5 | 38,75 | 15,5 | 76,43 | 4,5859 |
| Total | 89,83 | 22,45 | 303,1 | 44,04 | 10,5994 |
Diversité floristique des espèces associées dans des sites de collecte : L’inventaire a permis de recenser et d’identifier 41 individus appartenant à 21 espèces réparties dans 16 familles. Les familles les plus représentées sont les Myristicaceae (3 espèces), suivies des Annonaceae, Euphorbiaceae et Mimosaceae (2 espèces chacune). Les espèces les plus fréquemment associées à Baillonella toxisperma sont Ricinodendron heudelotii et Hexalobus crispiflorus, présentes dans trois sites, puis Cleistopholis glauca, Coelocaryon preussii et Musanga cecropioides, retrouvées dans deux sites (Tableau II). Les indices de diversité révèlent que l’indice de Shannon est maximal dans la forêt secondaire (H’=3) et minimal dans les champs (H’=0,54) (Tableau III). L’indice de Simpson est le plus élevé dans les champs, traduisant une forte dominance spécifique, et le plus faible dans les jardins de case. La richesse spécifique est maximale dans la forêt (16 espèces) et minimale dans les champs (2 espèces). L’équitabilité de Piélou atteint 1 dans les jardins de case, indiquant une répartition équitable des individus entre espèces, alors qu’elle est la plus faible dans les champs (0,54). La surface terrière est particulièrement élevée dans les jardins de case (10,16 m²/ha) et en forêt (6,88 m²/ha). La densité est maximale en forêt secondaire (115 ind./ha). Les sites d’étude présentent une très grande diversité des espèces, dans la forêt, les espèces sont présentes dans toutes les classes de diamètres et ces espèces sont beaucoup plus concentrés dans les classes de diamètre de régénération [5-10[ et [10 – 20[ avec respectivement une densité d’individu de 40 et 35 cm. la jachère et les jardins de case présentent aussi une diversité importante, les espèces sont presque présentes dans les différentes classes de diamètre (Figure 5).
Tableau 2 : Espèces accompagnatrices de Baillonella toxisperma
- Eteint (EX), 2. Eteint à l’état sauvage (EW), 3. En danger critique d’extinction (CR)
Tableau 3 : Paramètres de structures et indices de diversité floristique
| Champ | Forêt secondaire | Jachère | Jardin de case | ||
|
Indice de diversité |
Surface (ha) | 0,5 | 0,4 | 0,6 | 0,1 |
| Nombre d’individus | 8 | 46 | 18 | 6 | |
| Indice de Shannon – Weaver (H’) | 0,54 | 3 | 2,42 | 2,58 | |
| L’indice de Simpson | 0,78 | 0,23 | 0,25 | 0,16 | |
| Richesse spécifique (S) | 2 | 16 | 8 | 6 | |
| H1max | 1 | 4 | 3 | 2,58 | |
| Equitabilité de Piélou | 0,543 | 0,75 | 0,82 | 1 | |
| Paramètre de Structure | Surface terrière (G) | 1,4972 | 6,8817 | 3,8761 | 10 ,1671 |
| Densité (d) | 16 | 115 | 30 | 60 |
Figure 5. Densité des individus en fonction de classe de diamètre dans les différents sites d’étude
DISCUSSION
Les inventaires floristiques montrent une abondance de petits diamètres qui indique généralement une forte régénération de Baillonella toxisperma et un peuplement en pleine croissance particulièrement dans la forêt et les jachères. Cette situation peut s’expliquer par la réduction drastique des populations adultes due à l’exploitation forestière et à l’extension agricole (Ngueguim et al., 2011). B. toxisperma se présente en groupes avec une distribution agrégée. L’absence de pieds adultes productifs dans les forêts pourrait s’expliquer par l’exploitation sélective des individus matures par les exploitants forestiers légaux et illégaux (Ndiade, 2021). L’absence d’individus dans certaines classes de diamètre traduit un déséquilibre de la structure démographique de l’espèce. Ce constat corrobore les observations de Debroux (1998), qui estime que 150 ans sont nécessaires pour obtenir un pied exploitable de Moabi, confirmant ainsi la vulnérabilité de sa régénération. L’indice de Blackman obtenu (>1) confirme une répartition agrégée des individus, liée à la faible dispersion des graines et au mode de régénération en agrégats (Ndiade, 2011). Ce mode de régénération, basé sur la dormance de certaines graines et la tolérance à l’ombre des stades juvéniles, garantit un certain potentiel de survie, mais demeure insuffisant en cas de pressions anthropiques trop fortes (Forget, 1988). Par ailleurs, les sites de conservation se distinguent par des diamètres moyens et des surfaces terrières plus élevés que ceux observés dans les champs et jachères, ce qui traduit des conditions écologiques plus favorables et une gestion locale plus durable. La diversité floristique des sites étudiés révèle l’influence des pratiques anthropiques sur la composition végétale. Quatre familles se démarquent, avec une prédominance des Myristicaceae (3 espèces). Cette richesse spécifique est modulée par les perturbations liées à l’exploitation forestière et à l’expansion agricole, reconnue comme l’une des principales causes de déforestation en Afrique (Magnusson et al., 1998; Hosonuma et al., 2012). Pour Sonké (1998), un indice de Shannon élevé correspond à des conditions de milieu favorables permettant l’installation de nombreuses espèces, ces espèces étant représentées par un petit nombre d’individus. ISH a la valeur la plus élevée dans la forêt et la plus faible dans les champs. Choula et al. (2013) présente des valeur de l’ISH de plus de 6 dans la forêt de Yingui, ce qui est plus élevé que la valeur de 3 obtenue dans cette étude. En effet, les forêts secondaires constituent des lieux de refuge pour les espèces de forêt primaire et pourraient servir de point de départ pour la restauration de la biodiversité originale selon Zapfack et al. (2002). Ceci n’est valable que lorsque ladite forêt secondaire provient d’une forêt primaire ayant subi des perturbations. Les champs sont soumis à des perturbations régulières, rendant ces écosystèmes instables et peu propices à l’installation et au développement d’espèces nouvelles. Ils présentent des valeurs les plus faibles, en raison des perturbations agricoles régulières (Dongmo, 2010). La forte densité observée dans la forêt peut être liée à la succession écologique et au développement d’espèces pionnières, tandis que la faible densité des champs traduit l’arbitrage paysan entre productivité agricole et maintien d’arbres utiles (Thiombiano et al., 2010).
CONCLUSION ET APPLICATION DES RESULTATS
Les inventaires floristiques ont mis en évidence une structure déséquilibrée des peuplements de B. toxisperma, marquée par l’abondance des individus en régénération et la rareté des arbres matures productifs. Cette situation résulte principalement des pressions anthropiques, telles que l’exploitation sélective et l’agriculture. La répartition spatiale agrégative observée confirme la faible dispersion naturelle des graines, renforçant la vulnérabilité de l’espèce face aux perturbations. Par ailleurs, l’analyse de la diversité floristique révèle que la forêt et les sites de conservation hébergent une richesse spécifique plus élevée que les champs et les jachères. B. toxisperma coexiste avec un cortège floristique diversifié tels que les Myristicaceae, les Euphorbiaceae et les Fabaceae qui participent à la régénération et à la stabilité écologique des milieux forestiers et forestiers. La conservation de B. toxisperma est un enjeu écologique majeur qui nécessite la mise en place de stratégies associant les communautés locales pour favoriser la régénération naturelle et la protection des habitats afin d’assurer la pérennité de cette espèce et des plantes associées.
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