Journal of Applied Biosciences 223: 24871 – 24898
ISSN 1997-5902
Utilisation des antimicrobiens (AMU) et risques pour l’élevage : Connaissances, Attitudes, Pratiques (CAP) et alternatives aux antimicrobiens
Revue bibliographique
Nibèvine Innocent DABIRE1*, Salimata POUSGA1, Madi SAVADOGO2,5, Sèna Hervé VITOULEY3, Laibané Dieudonné DAHOUROU4
1 Institut du Développement Rural (IDR), Université Nazi BONI (UNB), 01 BP : 1091 Bobo Dioulasso 01, Burkina Faso ;
2 Institut de Recherche en Science de la Santé (IRSS), Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique, Arrondissement 5, Secteur 23, Rue Weemdoogo, Ouagadougou, 03 BP : 7047 Ouagadougou 03, Burkina Faso ;
3 Université Faustin Sié Sib (UFSS), Gaoua, Burkina Faso ;
4 Institut des Sciences de l’Environnement et du Développement Rural (ISEDR), Université Daniel Ouezzin Coulibaly, 01 BP : 176 Dédougou 01, Burkina Faso.
5 Direction de la Santé Animale, Direction Générale des services Vétérinaires, Ministères de l’Agriculture, de l’Eau, des Ressources Animales et Halieutiques, 03BP 7005 Ouagadougou 03, Burkina Faso
* Auteur correspondant : dabireinnocent311292@gmail.com ; Tel : +22661643949
iD : 0009000529083633
Submitted 31/07/2026, Published online on 31/08/2026 in the https://www.m.elewa.org/journals/journal-of-applied-biosciences-about-jab/ https://doi.org/10.35759/JABs.223.8
RESUME
L’utilisation irrationnelle des antimicrobiens (AMU) en élevage entraine des contaminations résiduelles des denrées alimentaires et une résistance antimicrobienne (RAM).
Objectif : Etablir un état des lieux des connaissances, attitudes et pratiques d’utilisation des antimicrobiens ainsi les risques associés.
Méthodologie et résultats : Les données de vente de 11 pays d’Afrique (ANIMUSE de OMSA) ont été extraites et analysées à l’aide du logiciel R. La revue systématique de la littérature a été réalisée selon PRISMA et au cadre PICO. Cinq bases de données ont été utilisées : African Journals OnLine, Google Scholar, PubMed, SpringerLink et Semantic Scholar. Au total, 106 articles scientifiques publiés ont été inclus et analysés selon cinq axes : (1) connaissances, (2) attitudes, (3) pratiques (4) risques et (5) alternatives. Il en ressortait une faible compréhension globale des mécanismes de la RAM avec des attitudes à banaliser des risques sanitaires au profit du bénéfices économiques à court terme. Les pratiques d’utilisation demeuraient irrationnelles avec des risques de résidus d’antibiotiques dans les denrées.
Conclusions et application des résultats : Il était crucial de la mise en place des systèmes de suivi de l’AMU et des RAM en Afrique pour protéger la santé animale et humaine selon l’approche One Health. La méconnaissance des bonnes pratiques vétérinaires et le non-respect des mesures de biosécurité augmentaient le risque résistance antimicrobienne (RAM). Le redressement du profil CAP (Connaissances, Attitudes, Pratiques) exigeait une substitution des usages empiriques par une approche rationnelle, fondée sur une réglementation vétérinaire stricte et une législation adaptée. La formation et la sensibilisation des acteurs de l’élevage devraient être renforcées, tandis que la promotion et la valorisation des ressources naturelles non conventionnelles devraient être activement encouragées pour bâtir une aviculture durable et compétitive.
Mots clés : Connaissance, attitude, pratique, antimicrobien, Burkina Faso
ABSTRACT
The irrational use of antimicrobials (AMU) in livestock farming leads to residual contamination of foodstuffs and antimicrobial resistance (AMR).
Objective: To provide an overview of current knowledge, attitudes and practices regarding the use of antimicrobials, as well as the associated risks.
Methodology and results: Sales data from 11 African countries (ANIMUSE from WOAH) were extracted and analysed using the R software package. The systematic literature review was conducted in accordance with PRISMA guidelines and the PICO framework. Five databases were used: African Journals OnLine, Google Scholar, PubMed, SpringerLink and Semantic Scholar. In total, 106 published scientific articles were included and analysed according to five categories: (1) knowledge, (2) attitudes, (3) practices, (4) risks and (5) alternatives. The findings revealed a generally poor understanding of the mechanisms of AMR, with attitudes that downplayed health risks in favour of short-term economic benefits. Antibiotic usage practices remained irrational, with risks of antibiotic residues in foodstuffs.
Conclusions and application of the findings: The establishment of systems to monitor antimicrobial use (AMU) and antimicrobial resistance (AMR) in Africa was crucial to protecting animal and human health in line with the One Health approach. A lack of awareness of good veterinary practices and failure to comply with biosecurity measures increased the risk of antimicrobial resistance (AMR). Improving the KAP (Knowledge, Attitudes, Practices) profile required replacing empirical practices with a rational approach, based on strict veterinary regulations and appropriate legislation. Training and awareness-raising amongst those involved in livestock farming should be strengthened, whilst the promotion and utilisation of unconventional natural resources should be actively encouraged to build a sustainable and competitive poultry sector
Keywords: Knowledge, attitude, practice, antimicrobials, Burkina Faso
INTRODUCTION
La crise mondiale de la résistance aux antimicrobiens (RAM) s’impose désormais comme l’une des menaces systémiques majeures pour la santé publique, la sécurité alimentaire et le développement durable du XXIᵉ siècle (Tiseo et al., 2020 ; Mshana et al., 2021 ; Savadogo, 2023). Cette dynamique pandémique silencieuse est intrinsèquement alimentée par l’utilisation massive, continue et fréquemment inappropriée des antimicrobiens au sein des systèmes de production animale (Selmi, 2022 ; Savadogo, 2023). À l’échelle du continent africain, l’AMU a longtemps souffert d’un aveuglement épidémiologique. L’absence de mécanismes nationaux de pharmacovigilance et de suivi des ventes de médicaments vétérinaires occultait la mesure réelle de l’utilisation des antimicrobiens (AMU) et de la pression de sélection exercée sur les écosystèmes microbiens (Tiseo et al., 2020). En effet, environ 3 558 et 4 279 tonnes de molécules avaient été administrées aux cheptels africains entre 2015 et 2019 (Mshana et al., 2021). La transition démographique et l’intensification rapide des filières d’élevage ne sont pas en marge de l’accroissement la tendance de la demande continentale estimée entre 37 % et 67 % à l’horizon 2030 (Van Boeckel et al., 2015, Tiseo et al., 2020). En Afrique subsaharienne et plus particulièrement dans le bassin Ouest-Africain, l’analyse des trajectoires d’exposition aux antimicrobiens se heurte à une profonde asymétrie d’information. Face aux faiblesses structurelles de la couverture vétérinaire officielle, à la précarité des infrastructures zootechniques et aux contraintes économiques directes, l’automédication empirique s’est imposée comme le mode de gestion sanitaire prédominant, qu’il s’agisse d’interventions curatives, prophylactiques ou métaphylactiques (Adeyemo et al., 2016 ; RECA, 2022). Ces pratiques s’enracinent dans un contexte d’alphabétisation sanitaire critique, où l’ignorance des mécanismes moléculaires et des risques transversaux de la RAM atteint des proportions alarmantes : 64 % à 85,6 % au Burkina Faso (Savadogo et al., 2023 ; Kpoda et al., 2025), 65 % au Nigeria (Ejikeugwu et al., 2025) et 94,5 % en Tunisie (Hmidi et al., 2025). Même lorsque les acteurs expriment une perception intuitive du danger, l’arbitrage économique à court terme prévaut sur la rationalité, générant une dissonance comportementale marquée entre le niveau de connaissance théorique, l’attitude déclarée et les pratiques de terrain (Sampedro Restrepo et al., 2023 ; Shahi et al., 2023). Cette dérégulation thérapeutique généralisée se traduit par une inobservation récurrente des posologies, des voies d’administration et des temps de retrait réglementaires avant l’introduction des denrées dans les circuits commerciaux (Niyibizi, 2012 ; Sitotaw, 2023 ; Abraham et al., 2025). Les corollaires de ces défaillances sont multiples : échecs thérapeutiques en chaîne, surmortalité au sein des cheptels et contamination de la chaîne trophique par des résidus de molécules classées d’importance critique pour la médecine humaine (CIA), incluant les fluoroquinolones et la colistine (Touguelyghan, 2011 ; Okombe et al., 2016 ; Ehouman et al., 2021 ; Mudenda et al., 2022 ; Sitotaw, 2023 ; OMS, 2024 ; Abraham et al., 2025). Les travaux récents mettent en évidence la persistance de charges résiduelles préoccupantes dans la matrice laitière avec une prévalence marquée des bêtalactamines ainsi que dans les viandes et les abats (Meziane, 2020 ; Nouri Ouissal, 2022 ; Mouliom Mouiche, 2024). L’exposition chronique des populations à ces résidus induit des risques de toxicité directe et de réactions d’hypersensibilité allergique (Sanders et al., 2017 ; Zhang et al., 2020). Au Burkina Faso, l’accessibilité des molécules via des réseaux de distribution informels et non régulés (Kitoko et al., 2025), couplée aux lacunes d’encadrement technique, accélère la dissémination de la résistance aux antimicrobiens. De multiples investigations nationales documentent l’émergence et la fixation de phénotypes de multirésistance (MDR) chez des isolats entériques, notamment Escherichia coli, face à des familles d’antibiotiques de dernier recours (Bagré et al., 2015 ; Chaslus-Dancla et al., 2020 ; Savadogo et al., 2023 ; Soma et al., 2024). L’acte d’administration médicamenteuse dépasse ainsi le cadre de la médecine individuelle pour devenir un risque socio écosystémique majeur, interconnectant firmes pharmaceutiques, réseaux marchands, éleveurs et consommateurs (Barbot et al., 2021). Pourtant, malgré la profusion d’enquêtes comportementales de type Connaissances, Attitudes et Pratiques (CAP), les déterminants socioéconomiques et structurels profonds qui sous-tendent la dépendance à l’automédication demeurent insuffisamment modélisés. De surcroît, la concordance entre les données empiriques mesurées à l’échelle des fermes et les déclarations officielles soumises par les États aux instances internationales via la base de données ANIMUSE de l’Organisation Mondiale de la Santé Animale (OMSA) reste largement inexplorée. C’est dans ce contexte de vulnérabilité sanitaire globale qu’il devient impératif d’apporter une grille d’analyse diagnostique et comparative rigoureuse, susceptible d’éclairer les politiques publiques de gouvernance de la RAM selon l’approche intégrée une seule santé « One Health ». L’objectif global de cette étude est d’établir état des lieux des connaissances, attitudes et pratiques (CAP) liées à l’utilisation des antimicrobiens, des risques sanitaires associés et des alternatives aux antimicrobiens en élevage. De manière spécifique, ce travail vise à (i) caractériser et comparer les profils socio comportementaux (CAP) relatifs à l’utilisation des antimicrobiens (AMU) chez les différents acteurs des filières d’élevage ; (ii) identifier les risques sanitaires et environnementaux découlant de ces schémas d’usage ; (iii) déterminer les alternatives aux antimicrobiens utilisés en élevage ; (iv) analyser les données de suivis des ventes tirées de la déclarations institutionnelles consignées dans la base de données internationale ANIMUSE de l’OMSA
MATERIALS ET METHODES
Collecte des données quantitatives : Les données quantitatives (fréquence de vente des antibiotiques) sur l’utilisation des antimicrobiens en élevage ont été extraites à partir de la base ANIMUSE, qui compile les déclarations annuelles des titulaires d’autorisations de mise sur le marché (AMM) transmises à l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA). La sélection des pays africains inclus reposait sur la disponibilité des rapports officiels de consommation, régulièrement envoyés à l’OMSA. La méthode de collecte reposait sur l’extraction ANIMUSE des données disponibles et la compilation des données de vente en mg/kg de poids vif par famille d’antibiotiques (Zhang et al, 2015, Tiseo, 2020 ; OMSA, 2025). Au total les données OMSA de (2022-2023) de onze (11 pays) à savoir : le Bénin (2022), Cap-Vert (2022) Congo RDC (2022), Égypte (2023), Eswatini (2022), Gabon (2023), Kenya (2022), Malawi (2024), Mali (2022), Sénégal (2022) et Togo (2022) ont été exploitées.
Collecte de données documentaires : La démarche méthodologique de cette étude a été structurée afin de réaliser un balayage systématique et une analyse critique des connaissances, attitudes et pratique (CAP) d’utilisation des antibiotiques en élevage. Les investigations documentaires ont été conduites de mai à juillet 2026 en interrogeant cinq bases de données et moteurs de recherche scientifiques offrant un accès libre aux publications : African Journals OnLine (AJOL), Google Scholar, PubMed, Springer Link et Semantic Scholar. Le processus de sélection et d’extraction des données s’est fait en trois phases successives : (1) élimination des doublons, (2) tri sur la base des titres et des résumés selon les critères d’éligibilité, et (3) lecture intégrale des articles retenus. L’exploitation et le tri de la littérature ont été rigoureusement encadrés par les lignes directrices du guide PRISMA 2020 (Page et al., 2021) (figure 1).
Figure 1: Diagramme de flux PRISMA
Le cadre conceptuel du PICO avait permis l’identification des concepts clés à analyser dans la littérature (Tableau 1). Les mots clés utilisés pour cette recherche étaient basés sur le cadre PICO (Population, Intervention, Comparaison, Résultats) (Mumford, 2024). Au total une base de 106 articles avait été constituée grâce aux booléens « OR », « IN » et « AND » combinés à plusieurs termes de recherches : « KAP and antibiotic » ; « CAP and élevage » ; « CAP and risques en élevage », « alternatives and antibiotiques ». « AMU or RAM en élevage », « RAM et élevage ». Les critères d’inclusion étaient :
- Études publiées entre 2020 et 2026 sur CAP et RAM ;
- Articles évaluant l’AMU et les RAM quantitativement ou qualitativement ;
- Travaux analysant l’efficacité ou la mise en œuvre d’alternatives (ressources non conventionnelles) ;
- Articles publiés, thèses de doctorat et rapports d’organisations internationales (OMSA, FAO, OMS).
Les critères d’exclusions étaient :
- Articles traitant exclusivement de la médecine humaine sans lien avec l’interface animale ou environnementale (One Health) ;
- Articles traitant d’autres matrices (espèces animales) autres que la volaille, les petits et grands ruminants (ovins, bovins) ;
- Notes de blog, éditoriaux sans données ou articles sans accès au texte intégral.
Tableau 1 : Cadre conceptuel du PICO
| P – Population / Problème | L’élevage en Afrique est confronté aux risques sanitaires liés à l’usage des antimicrobiens. | Élevage, Afrique, risques sanitaires |
| I – Intervention / Exposition | Utilisation des antimicrobiens (AMU) et évaluation des Connaissances, Attitudes et Pratiques (CAP) des acteurs (éleveurs, vétérinaires). | Antimicrobiens, antibiotiques, AMU, CAP, pratiques, éleveurs / Antimicrobial use, AMU, KAP, knowledge, attitudes, practices, farmers. |
| C – Comparaison | Alternatives aux antimicrobiens (mesures préventives, biosecurité, phytothérapie, huiles essentielles). | Alternatives, phytothérapie, plantes médicinales, biosécurité / Alternatives, phytotherapy, medicinal plants, biosecurity. |
| O – Outcome (Résultats) | Réduction de l’usage des antimicrobiens, atténuation des risques d’antibiorésistance (RAM) et amélioration de la santé animale. | Résistance, RAM, réduction, efficacité, santé animale / Resistance, AMR, reduction, efficacy, animal health. |
Analyse des données
Analyse des données quantitatives : Les données relatives à l’utilisation des antimicrobiens par classe et par pays ont été extraites de la base mondiale ANIMUSE (ANImal antiMicrobial USE, OMSA), puis structurées sous Microsoft Excel® 2016. L’analyse statistique a été réalisée avec le logiciel R (version 4.3.1). Les données quantitatives ont été exprimées sous forme de moyenne et écart-type. Le test non paramétrique de Friedman a été utilisé pour l’analyse de la disparité inter pays et le test bilatéral de Nemenyi a été utilisé pour les comparaisons multiples par paires. Le seuil de significativité statistique a été fixé à 5%. La méthode s’inspire de celle de Zhang et al. (2015) et Tiseo (2020).
Analyse des données documentaire : Un fichier Microsoft Excel® version 2016 préétablie a permis de trier et de classer les articles selon les items suivants : (i) années de publication ; (ii) méthodologie ; (iii) résultats obtenus ; (iv) limites et perceptives. La stratégie d’analyse documentaire reposait sur un regroupement des principaux résultats en cinq axes principaux : (1) connaissances, (2) attitudes, (3) pratiques d’utilisation, (4) risques liés à l’AMU et (5) alternatives à l’AMU. Après l’analyse documentaire, 106 articles ont été mobilisés lors de la phase de confrontation des résultats et ont été définitivement inclus dans cette revue.
Utilisation des antibiotiques en élevage : Il est impératif de mettre en place des systèmes de suivi de l’utilisation des antimicrobiens (AMU) et de la résistance aux antimicrobiens (RAM) en Afrique (FAO, 2018 ; Tiseo et al., 2020 ; Bâtie et al., 2023). L’analyse de l’exposition animale aux antimicrobiens constitue un préalable indispensable à la surveillance de la RAM. Deux métriques standardisées prévalent dans la littérature : ALEA (Animal Level of Exposure to Antimicrobials) : mesure l’exposition théorique en rapportant la masse vive traitée (ajustée aux posologies et durées de traitement) à la biomasse cible (Anses, 2019). L’indicateur ANIMUSE (OMSA) : mesure l’intensité brute des ventes ou de la consommation rapportée à la biomasse totale estimée. L’analyse des données d’exposition à l’échelle africaine met en évidence une hétérogénéité majeure de la pression de sélection entre les 11 pays étudiés. L’exposition moyenne par famille d’antibiotiques varie de 0,050±0,067 mg/kg au Cap-Vert à 9,863±8,075 mg/kg en Égypte. L’Égypte enregistre la valeur moyenne la plus élevée, suivie du Malawi (4,276±7,920 mg/kg) et du Sénégal (2,649±1,818 mg/kg). Ce constat contraste avec les estimations faites (50 à 60 mg/kg ; FAO, 2025) en Afrique. Cela s’explique d’une part par la diversification de la taille des cheptels, l’intensification des systèmes de production et la besoin en protéines animales par habitant. Aussi, la représentativité de l’échantillon (11 pays), la différence entre ventes déclarées ANIMUSE et estimations modélisées de la FAO (année de référence) justifient ces contrastes. Cette dynamique d’exposition rappelle celle observée dans les pays à forte production comme la Chine, qui représente à elle seule 7,3% de la consommation mondiale, dépassant le cumul de toute l’Afrique (6,1% à l’horizon 2030 ; FAO, 2025). Le test de Friedman (Tableau 2) confirme l’existence de disparités interpays hautement significatives quant aux niveaux d’exposition aux antibiotiques (Q=36,656 ; ddl=10 ; p < 0,0001). L’analyse de la moyenne des rangs permet de structurer les pays en trois groupes statistiques d’exposition (Tableau 3). Le groupe (A) avec une faible exposition : Cap-Vert (rang moyen : 1,714), Togo (3,357), Gabon (4,643), Kenya (5,714), Mali (5,714), Bénin (5,857), Congo RDC (5,929) et Eswatini (6,071). Le groupe (B) avec une exposition intermédiaire : Togo, Gabon, Kenya, Mali, Bénin, Congo RDC, Eswatini, Sénégal (8,143) et Malawi (8,429) et le groupe (C) avec une forte exposition : Égypte (rang moyen : 10,429), partagée avec le Sénégal et le Malawi. La matrice de comparaison par paires (Tableau 3 et 4) montre que les différences d’exposition sont statistiquement significatives (p < 0,05) uniquement entre les pays situés aux extrêmes. L’Égypte présente une exposition significativement supérieure à celle du Cap-Vert (p < 0,0001), du Togo (p < 0,003) et du Gabon (p < 0,044). Le Malawi (p < 0,007) et le Sénégal (p < 0,013) enregistrent également une exposition significativement plus élevée que le Cap-Vert. Entre les pays du groupe intermédiaire (Bénin, Congo RDC, Eswatini, Gabon, Kenya, Mali), les variations d’exposition ne sont pas statistiquement significatives (p > 0,05). L’analyse des familles d’antimicrobiens révèle une prédominance des Tétracyclines compris entre 70% et 80% des ventes au Congo RDC, en Eswatini, au Gabon, au Malawi et au Mali. L’Égypte se distingue par une consommation dominée par les macrolides (23,260 mg/kg), suivis des aminoglycosides (11,240 mg/kg), des pénicillines et des tétracyclines (figure 2). Ces observations sont en phase avec la transition démographique observé en Afrique (FAO, 2025), aussi cela confirme une utilisation importante d’antibiotiques à large spectre dans certains pays en développement, en accord avec les prévisions d’augmentation de 37% de l’AMU à l’horizon 2030 (Tiseo et al., 2020 ; Mshana et al., 2021). Les fluoroquinolones, bien que quantitativement modestes (0,75 mg/kg en Égypte ; 2,93 mg/kg au Sénégal), constituent une classe critique en médecine humaine dont l’exposition, même faible, exerce pose des problèmes de santé publique. Les sulfamides constituent la deuxième classe la plus vendue au Bénin, au Gabon et en Eswatini. Ces tendances macros épidémiologiques trouvent un écho direct dans les dynamiques microéconomiques régionales entraînant une administration prophylactique et méta-phylactique continue de tétracyclines et de pénicillines. Ces résultats corroborent les constats de Mshana (2021).
Figure 2: Suivi des ventes (mg/kg) d’antimicrobien en fonction des pays
Source des données : base mondiale ANIMUSE (ANImal antiMicrobial USE, Organisation mondiale de la santé animale OMSA)
Tableau 2: Test non paramétrique de Friedman
| Variable | Observations | Minimum | Maximum | Moyenne | Ecart-type |
| Bénin (2022) | 7 | 0,18 | 7,5 | 1,813 | 2,749 |
| Cap-Vert (2022) | 7 | 0 | 0,18 | 0,05 | 0,067 |
| Congo RDC (2022) | 7 | 0 | 9,49 | 1,709 | 3,476 |
| Égypte (2023) | 7 | 0,75 | 23,26 | 9,863 | 8,075 |
| Eswatini (2022) | 7 | 0,01 | 6,87 | 1,859 | 2,517 |
| Gabon (2023) | 7 | 0 | 10,25 | 2,05 | 3,864 |
| Kenya (2022) | 7 | 0,14 | 5,4 | 1,266 | 1,877 |
| Malawi (2024) | 7 | 0,11 | 22 | 4,276 | 7,92 |
| Mali (2022) | 7 | 0,001 | 9,7 | 1,812 | 3,503 |
| Sénégal (2022) | 7 | 0,67 | 6,41 | 2,649 | 1,818 |
| Togo (2022) | 7 | 0,01 | 1,6 | 0,357 | 0,561 |
| Test de Friedman : Q (Valeur observée) : 36,656 ; Q (Valeur critique) : 18,307 ; DDL : 10 ; p-value (bilatérale) : < 0,0001 ; alpha : 0,05 | |||||
Tableau 3: Test de comparaisons multiples par paires (Nemenyi)
| Echantillon | Effectif | Somme des rangs | Moyenne des rangs | Groupes | ||
| Cap-Vert (2022) | 7 | 12 | 1,714 | A | ||
| Togo (2022) | 7 | 23,5 | 3,357 | A | B | |
| Gabon (2023) | 7 | 32,5 | 4,643 | A | B | |
| Kenya (2022) | 7 | 40 | 5,714 | A | B | C |
| Mali (2022) | 7 | 40 | 5,714 | A | B | C |
| Bénin (2022) | 7 | 41 | 5,857 | A | B | C |
| Congo RDC (2022) | 7 | 41,5 | 5,929 | A | B | C |
| Eswatini (2022) | 7 | 42,5 | 6,071 | A | B | C |
| Sénégal (2022) | 7 | 57 | 8,143 | B | C | |
| Malawi (2024) | 7 | 59 | 8,429 | B | C | |
| Égypte (2023) | 7 | 73 | 10,429 | C | ||
Tableau 4: Test de significativité
| Bénin (2022) | 1 | ||||||||||
| Cap-Vert (2022) | 0,408 | 1 | |||||||||
| Congo RDC (2022) | 1 | 0,381 | 1 | ||||||||
| Égypte (2023) | 0,26 | < 0,0001* | 0,282 | 1 | |||||||
| Eswatini (2022) | 1 | 0,33 | 1 | 0,33 | 1 | ||||||
| Gabon (2023) | 1 | 0,86 | 1 | 0,044* | 0,999 | 1 | |||||
| Kenya (2022) | 1 | 0,464 | 1 | 0,219 | 1 | 1 | 1 | ||||
| Malawi (2024) | 0,935 | 0,007* | 0,946 | 0,989 | 0,964 | 0,552 | 0,91 | 1 | |||
| Mali (2022) | 1 | 0,464 | 1 | 0,219 | 1 | 1 | 1 | 0,91 | 1 | ||
| Sénégal (2022) | 0,971 | 0,013* | 0,977 | 0,971 | 0,986 | 0,667 | 0,956 | 1 | 0,956 | 1 | |
| Togo (2022) | 0,946 | 0,998 | 0,935 | 0,003* | 0,91 | 1 | 0,964 | 0,136 | 0,964 | 0,2 | 1 |
| * : p < 0,05 |
Connaissance, attitude et pratique d’utilisation des antimicrobiens : L’usage des antimicrobiens (AMU) en élevage met en évidence une méconnaissance généralisée et systémique des mécanismes de la résistance aux antimicrobiens (RAM), particulièrement aiguë dans les pays à revenus faibles et intermédiaires. Les enquêtes sociodémographiques et sanitaires révèlent un déficit cognitif majeur au sein des filières d’élevage, où l’ignorance des risques biologiques associés à l’AMU atteint des proportions critiques : 94,5 % des éleveurs en Tunisie (Hmidi et al., 2025), 64 % des aviculteurs au Burkina Faso (Kpoda et al., 2025), 85,6 % Savadogo et al. (2023) et 65 % au Nigeria (Ejikeugwu et al., 2025) déclarent n’avoir aucune connaissance préalable du concept de RAM. En Afrique de l’Est, bien que l’exposition terminologique soit plus élevée comme en Éthiopie où 90,1 % des éleveurs ont déjà entendu parler des antimicrobiens (Geta & Kibret, 2021), la maîtrise conceptuelle demeure superficielle, puisque la moitié seulement d’entre eux dispose de connaissances adéquates, conduisant à des pratiques inappropriées chez plus de 52 % des producteurs. Ce déficit d’alphabétisation sanitaire ne se limite pas aux producteurs mais s’étend aux prescripteurs et au grand public, traduisant des confusions profondes. En Colombie, Sampedro Restrepo et al. (2023) rapportent que 26,1 % des acteurs de la filière assimilent à tort les antimicrobiens à des antalgiques. Plus alarmant encore, la formation académique des prescripteurs ne garantit pas une rationalisation des soins : en Inde, bien que 69,5 % des vétérinaires possèdent un niveau de connaissance jugé intermédiaire, la majorité d’entre eux prescrit de manière massive des antimicrobiens d’importance critique en médecine humaine (CIA), notamment des fluoroquinolones et des céphalosporines de troisième génération (Vijay et al., 2021). Ces constats démontrent scientifiquement que le renforcement des connaissances théoriques constitue une condition nécessaire mais rigoureusement insuffisante pour infléchir les protocoles thérapeutiques sur le terrain. Les déterminants profonds de ce déficit cognitif reposent sur le coût prohibitif de la formation continue, l’enclave spatiale des services vétérinaires officiels, et la mutation marchande des distributeurs de médicaments, fréquemment réduits à des comptoirs d’approvisionnement informels dénués de rôle conseil. Parallèlement, l’analyse des attitudes révèle une dissonance cognitive marquée entre la perception du risque sanitaire et la prise de décision économique. Au Burkina Faso, 84 % des aviculteurs reconnaissent le risque de transfert de la RAM à la santé humaine (Kpoda et al., 2025), de même qu’au Népal, 91,6 % des producteurs de poulets de chair affichent une attitude favorable à la réduction de l’AMU (Shahi et al., 2023) ; néanmoins, dans les deux cas, cette prise de conscience n’entraîne aucune modification comportementale. Chez les praticiens, une divergence géographique nette s’observe : Shahi & Jeamsripong (2024) documentent une posture pro active en Asie du Sud-Est, où 89 % des vétérinaires considèrent la vaccination comme une alternative viable et 75,6 % préféraient l’usage de molécules à spectre étroit, alors qu’en Inde, Vijay et al. (2021) mettent en exergue une neutralité comportementale chez 93,2 % des praticiens, traduisant un désengagement éthique et régulateur. Chez les consommateurs, en Colombie, malgré une inquiétude sanitaire exprimée par 95,3 % des participants pour leur entourage, 42,6 % continuent d’utiliser des antimicrobiens pour traiter des infections virales (Sampedro Restrepo et al., 2023), illustrant un arbitrage systématique en faveur de l’impératif financier ou du confort immédiat au détriment de la gestion du risque microbiologique. Consécutivement, les pratiques d’administration s’avèrent très largement irrationnelles et déconnectées des recommandations internationales : au Nigeria, 89 % des élevages utilisent les antimicrobiens comme facteurs de croissance (Ejikeugwu et al., 2025), tandis que l’automédication sans diagnostic vétérinaire atteint 70 % au Ghana (Hackman et al., 2025), 92,7 % en Tunisie (Hmidi et al., 2025) et 97 % au Burkina Faso (Kpoda et al., 2025). Le non-respect des délais avant abattage ou commercialisation sont facteur direct de la présence de résidus d’antibiotiques dans les denrées rapportent 42 % des fermes au Malawi (Abraham et al., 2025), 45 % au Burkina Faso et 61,8 % en Tunisie. Cette dynamique est exacerbée par une pharmaco accessibilité dérégulée où la vente sans ordonnance s’élève à 60 % au Pakistan (Habiba et al., 2023), 61 % au Pérou (Dávalos-Almeyda et al., 2022) et atteint 92,9 % dans l’aire urbaine de Kinshasa en RDC (Kitoko et al., 2025), l’oxytétracycline, l’amoxicilline, la ciprofloxacine et la colistine constituant le socle de ces consommations incontrôlées (Mudenda et al., 2022). La conséquence biologique directe de ces défaillances systémiques réside dans l’émergence de souches hautement résistantes, comme l’illustre l’étude de Dávalos-Almeyda et al. (2022) au Pérou, rapportant que 89,7 % des isolats d’Escherichia coli prélevés en aviculture présentent un phénotype de multi résistance aux antimicrobiens (MDR). Au terme de cette analyse, il apparaît clairement que la résolution de cette crise sanitaire mondiale exige le dépassement des seules campagnes de sensibilisation au profit de politiques d’intervention intégrées One Health, combinant une régulation stricte des marchés pharmaceutiques vétérinaires, la valorisation d’alternatives thérapeutiques efficaces et un encadrement médico-sanitaire rapproché des élevages. L’ensemble de ces variations régionales, comportementales et microbiologiques est synthétisé dans le (Tableau 5) ci-dessous.
Tableau 5 : Connaissance, attitudes et pratiques d’utilisation des antimicrobiens
| Pays /auteurs | % connaissance sur AMU/RAM | Molécules les plus sollicitées | Respect des délais d’attentes | Condition et Mode d’accès |
| Tunisie (Hmidi, 2025) | 5,5 % informés | Oxytétracycline, macrolides | 38,2 % respectent | Automédication 92,7 % |
| Burkina Faso (Kpoda, 2025 ; Savadogo, 2023) | 36 % conscients ; 14 % formés | Tétracyclines, amoxicilline | 55 % respectent | 31,9 % sans ordonnance |
| Nigeria (Ejikeugwu, 2025 ; Ndahi, 2023) | 35 % conscients | Ampicilline, ciprofloxacine, doxycycline | Non documenté | 98 % prophylaxie poussins ; accès libre |
| Éthiopie (Geta & Kibret, 2021 ; Sitotaw, 2023) | 50 % bonnes connaissances | Tétracycline, ampicilline | Non documenté | Pharmacies privées sans ordonnance |
| Kenya (Kemunto, 2025) | Non précisé | Érythromycine, oxytétracycline | Non documenté | 72 % prophylaxie ; biosécurité faible |
| Malawi (Abraham, 2025 ; Chipembo, 2026) | 46 % bonnes connaissances | Oxytétracycline, pénicilline | 58 % respectent | 73,7 % via boutiques agrovétérinaires |
| Botswana (Raboloko, 2026) | Connaissance RAM limitée | Tétracyclines, sulfonamides | Non documenté | 91 % via magasins agricoles sans ordonnance |
| Rwanda (Hirwa, 2024) | 52,6 % bonnes connaissances | Divers antimicrobiens | Non documenté | 83,9 % via voisins/amis |
| Bangladesh (Hassan, 2021 ; Chowdhury, 2022 ; Sumi, 2026) | 49,8 % conscients ; 31 % formés | Amoxicilline, tétracyclines, colistine | 44,6 % respectent | 68,7 % sans ordonnance |
| Népal (Subedi, 2023 ; Shahi, 2023) | 49,4 % bonnes connaissances | Tétracyclines, aminoglycosides, colistine | Non documenté | 87,8 % usage massif |
| Pakistan (Habiba, 2023) | Faible sensibilisation | Colistine, amoxicilline | Non documenté | 60 % sans ordonnance |
| Pérou (Dávalos-Almeyda, 2022) | 31,5 % conscients | Divers antimicrobiens | 42,6 % respectent | 61 % sans ordonnance |
| Colombie (Sampedro, 2023) | Score médian 73,3 | Antibiotiques divers | Non documenté | 48 % prescrits en pharmacie |
| Inde (Vijay, 2021) | 69,5 % connaissances moyennes | Quinolones, céphalosporines 3e génération | Non documenté | Usage HPCIA massif |
| Écosse (Borelli, 2023) | Variable | Divers antimicrobiens | Non documenté | Dépendance aux conseils vétérinaires |
| Italie (Busani, 2004) | Sensibilisation élevée | Fluoroquinolones, céphalosporines | Non documenté | Prescription vétérinaire fréquente |
| Note : les méthodologies et les indicateurs ne sont pas strictement comparables d’une étude à l’autre car les instruments et les définitions sont différentes | ||||
Les pratiques prophylactiques dominent car 98 % des fermes nigérianes utilisaient des antibiotiques chez les poussins d’un jour (Ndahi et al., 2023), et au Bangladesh, 98 % des fermes avaient utilisé des antibiotiques depuis le début du cycle de production (Chowdhury et al., 2022). Au Kenya, Kemunto et al. (2025) révèlent que 72 % des fermes semi-intensives utilisaient des antibiotiques, principalement pour la prophylaxie, malgré une biosécurité faible. Les implications sont majeures. L’usage incontrôlé favorise l’émergence et la dissémination de gènes de résistance tels que blaCTX-M, mcr-1, compromettant l’efficacité thérapeutique future. Les études péruviennes (Dávalos-Almeyda et al., 2022) montrent une prévalence élevée d’ESBL chez les isolats avicoles, soulignant le risque de transmission directe aux travailleurs agricoles. Sur le plan environnemental, l’absence de systèmes d’épuration (85 % des fermes au Pakistan, Habiba et al., 2023) entraîne le rejet direct de résidus antimicrobiens, accentuant la pression sélective sur les microbiotes locaux. Sur le plan économique, la dépendance aux antibiotiques masque les failles structurelles de la biosécurité et fragilise la durabilité des filières avicoles. Les données kenyanes (Kemunto et al., 2025) montrent que la mortalité n’était pas significativement réduite par l’usage d’antibiotiques, mais qu’elle était corrélée à la qualité des pratiques de biosécurité. Les études africaines (Malawi, Rwanda, Botswana) révèlent que la RAM est aggravée par le manque de formation, la faible coordination entre vétérinaires et agriculteurs, et l’absence de politiques nationales robustes.
Risques liés à l’utilisation des antimicrobiens en élevage
Résidus d’antibiotique dans le lait : Les travaux récents de Bédékelabou (2021) et Borelli (2023) apportent un éclairage critique sur la contamination du lait cru en Afrique de l’Ouest, en mettant en évidence une prédominance marquée des résidus de bêtalactamines et sulfamides. Ces deux classes chimiques prépondérantes structurent l’essentiel des profils de contamination et de multi contamination de la matrice laitière, traduisant ainsi un recours systématique à la multithérapie vétérinaire au moyen d’associations d’antibiotiques à large spectre. D’un point de vue étiologique, ces pratiques découlent de la diversité des objectifs thérapeutiques poursuivis par les éleveurs, incluant la prise en charge des infections bactériennes courantes, la prophylaxie, la chimiothérapie, ainsi que l’usage détourné des molécules comme facteurs de croissance. Sur le plan épidémiologique, ces données s’inscrivent en parfaite cohérence avec le corpus régional et international (Mensah, 2014 ; Mensah et al., 2019 ; Aoues et al., 2019 ; Bédékelabou et al., 2021 ; Imarazene et Lariouat, 2023), confirmant ainsi la persistance de charges résiduelles élevées dans les bassins laitiers d’Afrique subsaharienne. En revanche, ces observations contrastent nettement avec celles rapportées par Gaouar et al. (2021) en Algérie, où prédomine la famille des tétracyclines (41,2 %) devant les bêtalactamines (35,3 %), illustrant de profondes divergences régionales dans les habitudes de prescription et les réseaux d’approvisionnement entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest. Parallèlement, l’analyse quantitative de la prévalence globale révèle des nuances méthodologiques et contextuelles significatives : le taux de contamination 35,1 % observés par Bédékelabou et al. (2021) au Togo est inférieur aux 83,9 % rapportés par Mensah (2019) au Bénin. Ces écarts de prévalence s’expliquent conjointement par des facteurs socioéconomiques notamment l’accessibilité financière des bêtalactamines et leur distribution sans ordonnance sur les marchés informels en l’absence d’une application rigoureuse de la réglementation et par des variations analytiques découlant du recours à des dispositifs de détection distincts (tels que le kit Charm Test II par Bédékelabou et al., 2021 ou le kit Twinsensor 020 par Mensah, 2019), lesquels introduisent des seuils de sensibilité, de spécificité et des limites maximales de résidus (LMR) variables selon les molécules ciblées. Au-delà des aspects méthodologiques, le non-respect délibéré ou par méconnaissance des protocoles vétérinaires (notamment les voies d’administration inappropriées) ainsi que l’inobservation systématique des délais d’attente avant la collecte et la commercialisation constituent les principaux facteurs explicatifs de cette contamination. En accord avec les constats d’Egide et al. (2020) au Bénin et Bâtie (2024) à Madagascar, ces manquements caractérisent une infraction grave aux lignes directrices du Codex Alimentarius et posent un problème majeur de santé publique dans une perspective “One Health”. Enfin, la sévérité des charges résiduelles observées s’avère particulièrement préoccupante, exposant directement les consommateurs à des risques de toxicité aiguë et à des réactions anaphylactiques sévères chez les sujets sensibilisés (Sanders et al., 2017), tout en entretenant une pression de sélection déterminante dans l’émergence et la dissémination de la résistance aux antimicrobiens (RAM).
Résidus d’antibiotiques dans les viandes :La qualité des denrées d’origine animale (viandes ovines, bovines, avicoles et abats) sont gravement compromis par l’usage incontrôlé des médicaments vétérinaires. La persistance récurrente de résidus médicamenteux dans les carcasses et les viscères constitue une problématique sanitaire transversale dont la prévalence varie considérablement selon les régions, les espèces et les filières de production. L’analyse de la littérature scientifique révèle un gradient de contamination fortement influencé par la géographie, le type d’élevage et le niveau d’encadrement sanitaire. Dans les filières de ruminants, des taux de contamination élevés à très élevés sont régulièrement documentés en Afrique subsaharienne notamment au Nigeria, au Cameroun, au Congo, au Kenya, au Tchad et au Sénégal (Olatoye et al., 2009 ; Okombe, 2017 ; Alhadj et al., 2022). À l’inverse, des niveaux nettement plus réduits sont rapportés dans certaines régions d’Asie (Van Boeckel et al., 2015) comparativement à certains contextes Ouest Africains (Kabir et al., 2002). Sur le plan interspécifique, une analyse comparative met en évidence des nuances de prévalence marquées selon la filière d’origine : le bétail bovin et caprin affiche fréquemment des taux de contamination supérieurs à ceux observés chez les ovins et les porcins (Mensah et al., 2014). Parallèlement, l’aviculture moderne présente des niveaux de risque particulièrement critiques, caractérisés par des prévalences très élevées en Asie, au Moyen Orient et en Afrique du Nord (Jammoul, 2019 ; Monir et Si Lakhal, 2023 ; Mustapha, 2023 ; Dua Bura, 2024 ; Shrestha, 2026), alors que des taux plus modérés prévalent en Amérique du Sud et en Afrique Australe (Onwumere-Idolor et al., 2021 ; Sani, 2023 ; Fischer, 2026 ; Mugabe, 2026). Cette contamination touche préférentiellement les chairs et les viscères (Mohammadzadeh, 2021 ; Munanura, 2023 ; Arab, 2024 ; Kamouh, 2024), tout en s’étendant à la filière ponte (Mouliom Mouiche, 2024). D’un point de vue étiologique, cette hétérogénéité épidémiologique repose sur la combinaison de facteurs socioéconomiques et zootechniques : en milieu urbain et périurbain, la proximité des officines vétérinaires facilite l’accès direct aux molécules en vente libre sans diagnostic préalable, tandis qu’en élevage intensif, la précarité des infrastructures et le recours aux traitements collectifs (notamment par métaphylaxie ou via l’eau de boisson) favorisent le surdosage, un contexte exacerbé par la récurrence des abattages clandestins sans inspection sanitaire ante mortem. Les profils résiduels révèlent une prédominance marquée des bêtalactamines (pénicillines, céphalosporines, carbapénèmes) et des sulfamides, suivis par les quinolones et les polypeptides (Soumia, 2015). Cette hiérarchisation reflète leur accessibilité financière, leur large spectre d’action et leur usage polyvalent à des fins curatives, prophylactiques ou comme facteurs de croissance, la cooccurrence de plusieurs classes chimiques témoignant d’un recours généralisé à la multithérapie (Selmi, 2022). Par ailleurs, les divergences inter études s’expliquent largement par des biais méthodologiques et analytiques découlant du choix des outils de détection (PremiTest, ELISA, méthode des 4 plaques, HPLC-UV). Sur le plan de la distribution tissulaire, une dissymétrie nette apparaît : les abats et tout particulièrement le foie constituent les matrices biologiques les plus fortement contaminées (Meziane, 2020 ; Nouri Ouissal, 2022). Cet hypertropisme hépatique s’explique par le rôle central du foie dans le métabolisme et l’excrétion des xénobiotiques, où le parenchyme vascularisé retient préférentiellement les métabolites, contrairement au tissu musculaire où la clairance métabolique est plus rapide (Ahmed et Ben Hamida, 2019). Cette imprégnation résiduelle résulte principalement de l’inobservation des posologies et du non-respect des délais d’attente (Niyibizi, 2012), d’autant que les temps de retrait réglementaires sont principalement validés pour le muscle, le lait ou l’œuf, négligeant la cinétique d’élimination plus lente dans les viscères (Ranaivo, 2005). Enfin, ces pratiques thérapeutiques suivent une dynamique saisonnière : en saison sèche froide, les traitements préventifs sont intensifiés pour préserver la valeur marchande du bétail avant les échéances festives, tandis qu’en saison des pluies, l’humidité et la dégradation de l’hygiène favorisent les flambées infectieuses, incitant à des réitérations thérapeutiques (Alambedji et al., 2004 ; Jansen, 2022 ; Jeljli, 2024). L’exposition chronique des consommateurs à ces molécules pose un problème majeur de santé publique (Selmi, 2022 ; Oladeji, 2025), induisant des risques directs de toxicité organique, de tératogénicité, de carcinogénicité et d’hypersensibilité allergique (Zhang et al., 2020 ; Mohammadzadeh, 2021 ; Arab, 2024 ; Crawford, 2024 ; Kamouh, 2024 ; Soma et al., 2024 ; Shrestha, 2026), tout en entretenant une pression de sélection favorisant l’émergence et la dissémination de la résistance aux antimicrobiens (RAM). Face à ces enjeux, le renforcement du cadre réglementaire, l’optimisation des contrôles analytiques et la mise en place d’un plan de surveillance intégrée “One Health” s’imposent comme des priorités absolues pour garantir la sécurité sanitaire des denrées d’origine animale.
Alternatives aux antimicrobiens : Pour l’Afrique, la recherche d’alternatives aux antibiotiques pour l’élevage est primordiale. Il est donc crucial de mobiliser les ressources non conventionnelles (RNC) pour préserver la santé animale et humaine selon l’approche une seule sante « One health » (Yalçin, 2025). Dans cette optique, l’utilisation des larves d’insectes, notamment Musca domestica et Hermetia illucens, s’impose comme une solution alternative et innovante. Elles permettent une substitution protéique hautement compétitive face aux tourteaux de soja et à la farine de poisson (Sassa et al., 2022). Sur le plan nutritionnel et zootechnique, leur incorporation rationnée optimise le gain moyen quotidien (GMQ), l’indice de consommation ainsi que les performances de ponte et de reproduction chez la volaille (Edenakpo et al., 2020 ; Sassa et al., 2022). De surcroît, sur le plan thérapeutique, leur fraction lipidique et leurs peptides antimicrobiens exercent une inhibition ciblée sur la flore pathogène digestive, en particulier les Clostridium, Salmonella et Escherichia coli, entraînant ainsi une baisse significative de la mortalité avicole (Bellezza Oddon et al., 2021). Cependant, l’utilisation des asticots en élevage se heurte à des stéréotypes. En effet, certains éleveurs perçoivent les asticots des mouches comme un vecteur de maladies, souillures (Sankara et al., 2022). Néanmoins, il existe d’autres RNC moins contraignantes en matière d’acceptabilité et d’utilisation comme le Moringa. Des récents travaux sur les feuilles de Moringa oléifèra rapportent une efficacité lorsqu’elles sont intégrées à des taux stricts, soit 5 % pour les poulets de chair, 6 % pour les poulettes et jusqu’à 10 % pour les pondeuses (Abasse, 2017 ; Brou, 2021). Aussi, les feuilles présentent des teneurs protéiques (23 %) et une activité anthelminthique (Shola et Isaiah, 2013). Même si les travaux de Dimon (2023) aussi montrent une meilleure digestibilité à 10% chez les ovins (Djallonké), le Moringa est paradoxalement peu intégré dans les recettes endogènes en élevage, lesquelles privilégient, selon Mensah (2015), des espèces telles que Nauclea latifolia, Allium sativum ou Azadirachta indica. Cela peut s’expliquer par la préférence majoritairement orientée vers la consommation humaine que dans la nutrition animale. Dans la même dynamique, au Burkina Faso, l’utilisation des huiles essentielles en élevage ne relèvent plus d’une innovation récente. Les huiles contiennent des phénols, des terpénoïdes et des flavonoïdes (Anses, 2013). Elles possèdent des activités biologiques multifactorielles à la fois antioxydantes, antiseptiques et antimicrobiennes (Anses, 2013 ; Bireche, 2023). Selon certains travaux dont ceux de Bharawaj et al. (2022), les huiles essentielles issues notamment de la cannelle, du poivre noir ou de Psidium guajava, altèrent directement l’intégrité de la membrane cytoplasmique des bactéries (Gram positif et Gram négatif) comme Escherichia coli, Staphylococcus aureus ou Streptococcus mutants. Ces huiles essentielles sont combinées parfois avec des d’extraits de plantes médicinales telles que l’ail, le curcuma, le thym, l’échinacée et le gingembre. Chaque molécule y présente un profil pharmacologique ciblé et synergique : l’ail (Allium sativum) inhibe la formation de biofilms interespèces (Bagde, 2024) ; le curcuma (Curcuma longa) et le gingembre (Zingiber officinale) ciblent spécifiquement les souches de staphylocoques dorés résistants à la méticilline (SARM) ainsi que les entérobactéries résistantes aux quinolones (Zheng, 2023) ; le thym (Thymus vulgaris) neutralise les entérocoques résistants à la vancomycine (El Hachlafi, 2021) ; enfin, l’échinacée (Echinacea spp.) stimule efficacement l’immunité innée et adaptative face aux infections respiratoires (Muhammad, 2020). Au-delà des extraits végétaux, d’autres innovations technologiques viennent enrichir cet arsenal thérapeutique. Les nanoparticules d’argent (AgNPs), grâce à leur dimension nanométrique, procurent un rapport surface/volume élevé qui potentialise leur réactivité cellulaire (Anses, 2013). Elles démontrent ainsi une action biocide marquée, documentée par l’altération de la membrane et la production de dérivés réactifs de l’oxygène, permettant d’inhiber efficacement le développement de souches à Gram négatif particulièrement réfractaires comme Escherichia coli et Pseudomonas aeruginosa (Ramalingam et al., 2016, Anses, 2013 ; Bireche, 2023). Par ailleurs, la thérapie phagique, fondée sur l’utilisation de bactériophages virulents spécifiques, offre une spécificité d’hôte remarquable qui épargne le microbiote commensal, tout en disposant de la capacité intrinsèque de contourner les mécanismes d’antibiorésistance acquis ou mutationnels observés chez les bactéries multi résistantes (Aranaga et al., 2022). Enfin, les peptides antimicrobiens (PAM), qui se présentent sous forme d’oligopeptides cationiques de défense, interagissent par des forces électrostatiques avec les phospholipides membranaires des bactéries pour induire une perméabilisation et une lyse cellulaire rapide. Contrairement aux antibiothérapies conventionnelles qui ciblent des voies métaboliques spécifiques, leur mode d’action biophysique direct limite de manière drastique la sélection et l’émergence de résistances bactériennes futures (Anses, 2013 ; Mulani et al., 2019). La technologie de production et de valorisation des alternatives pour les pays en développement s’inscrit dans une logique d’économie circulaire à faible coût. Elle constitue une opportunité pour les pays à faible revenue. L’évaluation financière confirme la rentabilité face aux défis économiques et à la fluctuation des cours des matières premières. En effet l’avantage compétitif des alternatives (RNC) compense les coûts de production. Kiendrebeogo et al., (2019) et Ouattara (2024) aboutissent aux mêmes résultats sur les baisses des coûts de production d’aliment au kilogramme (80 FCFA) dans l’alimentation des monogastriques. Ces données financières interconnectées démontrent la viabilité de la substitution dans les économies d’élevage sahéliennes. Bien que promoteur et efficace, l’utilisation de certaines alternatives (Les nanoparticules d’argent, la thérapie phagique et PAM) ne sont pas à la portée des pays en développement (barrière technologique et financière).En effet ces alternatives peuvent s’avérer dangereux et contraignantes si tous les aspects garantissant un niveau de biosécurité ne sont pas maitrisés.
CONCLUSION
La conclusion met en évidence une corrélation forte entre les données scientifiques et les pratiques observées sur le terrain en aviculture africaine. La méconnaissance des bonnes pratiques vétérinaires et le non-respect des mesures de biosécurité entraînent une prévalence accrue des pathologies, aggravée par une automédication généralisée et une multithérapie empirique. Ces pratiques favorisent la présence de résidus d’antibiotiques dans les denrées animales (lait, viande, œufs), accentuant les risques pour la santé publique. L’insuffisance d’infrastructures de formation et de sensibilisation, ainsi que les conditions d’acquisition des médicaments vétérinaires, traduisent une faible perception du danger lié à la résistance aux antimicrobiens (RAM). Face à ce constat, la recherche d’alternatives aux antibiotiques devient une priorité pour protéger la santé animale et humaine selon l’approche One Health. Les larves de mouches (Musca domestica, Hermetia illucens) offrent une substitution protéique compétitive malgré des freins culturels. Les feuilles de Moringa, riches en protéines et dotées d’activités anthelminthiques, présentent un potentiel sous-exploité. Les huiles essentielles et extraits végétaux (ail, curcuma, thym, échinacée, gingembre) apportent des propriétés antimicrobiennes et immunostimulantes. Enfin, les innovations technologiques telles que les nanoparticules d’argent, la thérapie phagique et les peptides antimicrobiens complètent cet arsenal durable. En somme, le redressement du profil CAP (Connaissances, Attitudes, Pratiques) exige une substitution des usages empiriques par une approche rationnelle, fondée sur une réglementation vétérinaire stricte et une législation adaptée. Pour les pays à faibles revenue, l’utilisation des alternatives (ressources naturelles non conventionnelles) s’inscrit mieux dans le système économique circulaire à faibles coût. Cependant, la formation et la sensibilisation des acteurs de l’élevage doivent être renforcées, tandis que la promotion des innovations technologiques et la valorisation des ressources naturelles non conventionnelles doivent être activement encouragées pour bâtir un élevage durable et compétitif.
LIMITE DE L’ETUDE
Ce travail de synthèse présente certaines limites. D’une part, les données reposent sur un échantillon restreint de 11 pays non représentatif de l’Afrique, et les chiffres de ventes ANIMUSE auto-déclarés peuvent différer des usages réels. D’autre part, l’hétérogénéité des outils et des définitions au sein des 106 études CAP compilées peuvent fausser les résultats ou l’interprétation.
REMERCIEMENTS
Les remerciements s’adressent aux auteurs qui ont contribué à la réalisation de manuscrit.
Financement : Ce travail de synthèse n’a bénéficié d’aucune subvention spécifique de la part d’un organisme de financement du secteur public, commercial ou à but non lucratif.
Conflits d’Intérêts : Les auteurs déclarent qu’ils n’ont aucun intérêt concurrent.
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